• Libertin'âge

    Libertin'âge

     

    Elle bringuebale, sautillant joyeusement sur le fauteuil passager d’une voiture jaune. Inconsciente dans son état d’objet, elle ne voit rien de la route, ni du quadra qui placide conduit le véhicule qui l’emporte. Lui Antoine, le petit travailleur tranquille, qui jour après jour, jovial, poupin, rubicond, traverse sa campagne pour délivrer lettre et colis sans jamais se poser de questions par principe. Pourtant jamais il n’avait eu à aller si loin pour délivrer son office. Ce matin en triant sa tournée, regardant l’adresse, il avait failli demander aux collègues s’ils connaissaient l’endroit, mais toute à sa laminerie, il s’en était avisé trop tard et comme à son habitude, il était le dernier. Machinalement il avait fermé la porte de la salle de tri et courbé le dos devant le regard exaspéré de son chef. Puis gerbant les caisses à l’arrière de son véhicule, il avait récupéré la lettre portant le cachet d’une office notariale et l’avait déposée sur le siège passager, l’oubliant le temps de distribuer les autres courriers.

    Sur sa tournée, il avait demandé aux vieux, s’il connaissant la route pour s’y rendre et Maturin de la ferme aux Bauges, lui avait indiqué la route. La piste plutôt, car au fur et à mesure qu’il avance, les roues crissent et dérapent sur les pierres, le moteur s’emballe sous le patinage, la peinture du véhicule se griffe aux ronces et Antoine s’arrête et pestant contre ces maudits anglais qui achètent tout dans la région et ce service obligatoire, dans la fournaise de midi, il s’extirpe de sa voiture, happe au passage la lettre et s’engouffre sur le sentier qui plonge dans une trouée de chênes prieures.

    La fraîcheur de l’ombre des arbres le cueille, un frisson le fait tressaillir tandis qu’il expire un soupir d’aise involontaire.  D’un coup sans comprendre, il se sent bien et s’est sur cette nouvelle vigueur qu’il parcourt les cinquante mètres supplémentaires, qui l’amène à destination.

    Subitement, son esprit s’affole, devant lui, il n’y a rien, ou du moins plus grand-chose. Il regarde aux alentours, vérifie l’adresse et ne trouve qu’un cul-de-sac sac. Seul s’étant devant lui les ruines d’une ancienne bâtisse au pied d’un marigot envahit par les lentilles d’eaux. Scrutateur, il cherche l’ébauche d’une quelconque boîte aux lettres. Puis résigné, il dépose entre deux pierres près du seuil de l’ancienne maison la lettre. Oublieux, il s’en retourne, maudissant mentalement ses étrangers qui achètent à tout va des ruines, pour en faire des villégiatures et qui sans respect pour la fonction publique se font adresser leur courrier sans même prévoir une boite.

    Ce devrait être une obligation notariale que de faire monter immédiatement une boîte aux lettres digne de ce nom, avant même de construire ou reconstruire une maison.

    Pense-t-il sombre en regagnant son véhicule.
     

    Margot, échevelée, en maillot de bain sous son tablier de toile grossière d’un bleu délavé, remonte le chemin. Entre ses mains le bas de son sarrau forme une poche pour protéger son trésor, deux bons kilos de mûres. Après avoir déposé son dossier, préférant travailler de nuit, elle avait redescendu le layon de sa tendre jeunesse qui longe sa propriété jusqu’à trouver un bosquet de mûriers sauvage et s’était laissé tenter en guise de déjeuner par une, puis deux. Forte de ses souvenirs d’enfance, oubliant sa soif de vagabonder, elle avait cédée à l’envie de faire de la confiture. Piquants ses doigts aux épines, se mordant les lèvres sous la douleur et les égratignures, elle avait gamine, cueillit, pillée les fruits de ces Rubus fruticosus. Remarquant la présence de la voiture postale, elle s’étonne et regarde autour d’elle et voit la lettre posée près de l’entrée. Elle relève la tête et aperçoit la silhouette du facteur qui s’apprête à entrer dans son véhicule et le hèle. 

    — Monsieur ! Monsieur !

    Antoine, lève les yeux et remarque Margot, tablier relevé comme un jupon de paysanne, lui offrant une vue magnifique sur ses jambes et un bas de maillot de bain blanc, légèrement violacé au feston. Il veut céder à la tentation d’un salut de la main amical, puis se ravise. Après tout c’est peut-être l’occasion de dire à cette anglaise excentrique qu’ici en France on ne fait pas ce qu’on veut. À grandes enjambées, il la rejoint et l’interpelle.

    —  Miss… Euh ! You pas pouvoir… Euh… Receved the… Euh ! Letter. If… Euh ! You… pose… the box… lettre.

    Margot de prime abord surprise observe amuser le préposé aux postes, lui reprocher sa “ No mail box”, il émane de cet homme, elle ne serait vraiment le définir, un charme… une sensualité…  Sa voix douce, bien qu’hésitante, l’apaise. Elle ne dit rien, le regarde mutine, détaille ses traits tout en rondeurs, elle qui a toujours détesté l’embonpoint chez un homme, apprécie subitement cette singularité tout comme cette tignasse poivre et sel, ces yeux profondément gris, ce nez légèrement empâté, ces lèvres charnues qui s’agitent pour former le même message à son encontre et qui lui donnent l’air d’être un méditatif. Au mépris du règlement, sa chemisette entrouverte laisse entrevoir un torse velu d’une soie brune.

    — Embrassez-moi lui souffle-t-elle, ingénue, sans réfléchir.

    Margot yeux clos, nerveuse, serrant fortement les pans de son tablier, comme une gamine énonçant son souhait, sans trop croire à cette audace, s’attend en sanction à une rebuffade misogyne, une esclandre paillarde, une indignation postale. Sens en alerte, elle épie, respire et…

     

    Goûte la douceur de ses lèvres replètes qui viennent s’échouer sur les siennes en un court baiser de cinéma qui le ressent-elle va la laisser sur sa faim nouvelle. Mais une langue force le barrage d’émaille de ses dents pour venir saluer et inviter au bal de ses ambitions la sienne. Margot décontenancé, se laisse faire et entre dans cette valse interminable, qui fait lentement chavirer ses danseuses, mixe la salive ronde d’esprit de caillé, de mûrier à celle longue d’essences tanniques,  pastorales. 

    Un baiser pour ponctuer le “I” du verbe Aimé, pas d’amour juste de l’envie, comme le jeu adulte d’un instant “T”.

    “T” temporel, qui fait s’écraser les mûres, s’envoler la lettre sur le sol poussiéreux maintenant que les mains de Margot ont lâché enveloppe et pans de son tablier pour s’unir et découvrir comparses, les envies des autres qui glissent revêches sur la bavette de celui-ci, cherchant, modelant alternatives, les formes de sa poitrine comprimée par le tissu blanc tissé de polyamide et d’élasthanne.

    Bafouant définitivement l’administration des postes, les doigts pétulants de Margot ont eu raison des derniers boutons de la fine chemisette en coton, avant que d’abandonner cette dépouille gênante sur le sol et de venir marivauder sur la soie du torse convoité, les attrayantes rotondités masculines. Découvertes enivrantes, payées par la cession de son tablier et le troc de son haut de maillot de bain contre chaussures, ceinture et pantalon de toile.

    Ils suffoquent sous la sécheresse voyeuse qui maintenant à demi nu les enveloppe, mais ils ne peuvent… ne veulent se lâcher.

    Jeu de main sans vilain, auquel, ils s’ouvrent, les laissant courir sur le tissu qui indécent s’accroche encore à leur peau, frôler timides qui le coton anthracite rebondit, déformé, qui la blancheur élasthanne moulante, humidifiée.   

    Jeu de paume sans serment, qui pousse Margot à s’échapper, à courir pieds nus sur le sentier aux mûriers, poursuivit par Antoine qui sans attendre entre dans la poursuite, entraîné un instant par la main de Margot lui retenant le bout des doigts avant que dans cette course sans relais l’abandonner en riant.

    Margot feinte en déliant le simple noueux qui retient son bas de maillot de bain et offre un bref instant la promesse de son corps nu à son poursuivant, qui accumulant du retard, sans la quitter du regard, librement lui aussi, ôte son slip.

    Margot entre sous le couvert d’un bosquet. Les bras d’Antoine la cueille avant qu’elle n’ai atteint la natte  étendu là, un jour de canicule, pour profiter pleinement de la fraîcheur des arbres lors de sa sieste.

    Lui refusant le loisir de s’allonger, Antoine la soulève et l’adossant contre un rouvre proche, entre en elle sur-le-champ. Pauvre prieur, témoin ancestral des envies des hommes, des désirs de femme, estampillant involontaire de son écorce séculaire leur dos comme celui de Margot, qui comme tant d’autres avant elle, n’en a cure en cet instant. Fronts en sueur appuyés l’un contre l’autre, ils regardent pusillanimes, la danse de leur bassin qui cherche l’harmonie.

    Prise ainsi Margot se sent femme en subissant les assauts d’Antoine, les bras passés autour de son cou, elle le griffe sous la jouissance brute qui s’annonce. Danse sur cette verge moyenne, au gland trapu, intégralement épilée qui par jeu la fouille, la comble comme elle ne l’a jamais été. Ses seins, dans la fournaise qu’expire Antoine sous l’effort ne sont que souffrance. Margot se relève, ne laissant à regret que la pointe du gland entre ses nymphes et ordonne dans un soupir à Antoine d’apporter aux larges aréoles, en glacis d’un rouge clair de Venise entourant ses tétins d’ocre pur, rendus turgides par la pénétration, la fraîcheur de ses baisers.

    Lui empaumant plus avant les fesses pour stabiliser leur position et soulager leurs muscles, la bouche d’Antoine contrite d’avoir négligé tant de beauté, les dévore, les sucent, les agaces savamment.  Margot jouie longuement sous cette fraîcheur délétère, nargue le gland pulsatif d’Antoine aux portes de son vagin en lui refusant ce qu’un de doigts d’une des mains d’Antoine fortement ancrée en sa raie culière pour la soutenir, par jeu lui propose. Lentement, se surprenants de l’accepter si naturellement, elle se berce en s’empalant alternative sur la raideur digitale volontaire, en s’agaçant les tétins aux lèvres de cet homme si doué. Ressentant le désir battre aux tempes de celui-ci, elle le repousse négligemment.  Comme dans un écrit de David Herbert Lawrence, louve mordant les convenances de 1928, reins cambrés, les mains agrippées à l’écorce du centenaire, Margot augure une lady Chatterley qui tend chienne, sa croupe. Ses lèvres entrouvertes, ourlées d’ombre brûlée de Chypre fortement chaulée, sont une invite ensorceleuse qu’Antoine ne peut négliger.  Tête inclinée, Margot veut voir ce qu’elle va ressentir, impudique elle attend. Sous un Serviteur, Madame…, énoncé avec tant de respect par la voix d’Antoine, qu’étonnée part tant de déférence, Margot veut s’en ouvrir à lui, mais elle n’en a pas le temps. L’inclinaison parfaite du phallus d’Antoine, facilite son approche et son assaut et elle jouie outrageusement. Regrettant cet accès de faiblesse, Margot se concentre et se joues de voir, de sentir, de ressentir, la pénétration de cet homme. Chaque va et vient n’est qu’une lente ascension vers les portes d’un plaisir sans cesse renouvelé. Cuisses rosies, tétanisées, elle s’ouvre plus encore, caresse d’une main tendue entre elle les testicules indurés d’appétence, embués de cyprine, flatte de ses doigts la circonférence de ce Priape détrempé outrageusement de sa propre féminitude et qui la pilonne avec tant de science.

    La main d’Antoine vient se poser sur la sienne et bâillonnant toute rébellion de sa part en une pression légère sur le bout de ses doigts, ensemble, elles caressent son clitoris. D’ordinaire si discret, capuchon ôté, métamorphosé, l’intumescence fière de son rang se divulgue et s’émeut vraiment. Sous le fla hypnotique qu’influe l’unisson de leur main, Margot jouie librement. Puis, se redressant, sybarite ,elle plaque ses mains sur les fesses d’Antoine pour ne pas qu’il s’échappe.

    — Reste, joui en moi, lui demande t telle avec simplicité.

    — Tu sais déjà la réponse, assure Antoine ému.

    Il déglutit, le libertin que je suis est...

    Margot se retourne et ils s’embrassent, se dévorent, se collent, s’engluent, s’avouant mentalement, ce que leur corps se crie depuis plus de deux heures, dès le premier baiser…

    — Libertin ? Me diras-tu ce que c’est, demande Margot hors d’haleine, étonné d’entendre ce mot.

    — Serviteur, Madame…, mais …

    Malgré ses cuisses ankylosées, Margot s’assoit sur celles d’Antoine et le masturbe lentement. Sans le quitter du regard, elle le regarde jouir à son tour, se délectant de la tiédeur de sa semence sur elle.

     

    Fourbus, ils remontent vers la maison, entrecoupant leur marche de longs baisers, se parlant précipité de leurs vies respectives, comme pour se débarrasser d’un manteau d’hier et apparaître nus dans ce jour. Gamins, ils se baignent d’un broc d’eau, enfilent sur leur corps nu respectif, chemisette et robe. Profitant de la fraîcheur après la canicule de la journée, baignés par la lumière du couchant, ils s’assoient sur le mur de pierre devant la maison, sirotent amoureusement un verre d’Aubance. Dans un besoin d’absolu, Margot veut savoir et Antoine ne peut en rien lui cacher.

    — Alors dis-moi qu’est-ce qu’un libertin ?

     

    © 2012 – Thierry TE DUNNE
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